Maria Montessori par Mario Montessori

J’ai trouvé ce très joli texte écrit par Mario Montessori au sujet de sa mère, Maria Montessori dans un livre de la « Sélection du Reader’s Digest » dont le titre est « au fil des pages de la gloire » paru en 1966.

J’ai eu envie de le partager avec vous….

Maria Montessori, Pédagogue Révolutionnaire

Par Mario Montessori

« J’étais encore un petit garçon quand, un matin, à Rome,  je fus éveillé par des secousses mystérieuses qui ébranlaient mon lit et par un grondement sourd.  A peine avais-je ouvert les yeux que ma mère entrait, calme et souriante et s’asseyait au bord de mon lit.

  •  Mario, dit-elle, tu vois le lustre du plafond qui se balance ?

 Si je le voyais !

  •  Tu sens le sol qui tremble ?

 Je hochai la tête affirmativement.

Ma mère écarte les bras ; elle semblait m’inviter à participer à une merveilleuse surprise.

  • Eh bien ! Mario c’est un tremblement de terre.

 Pour Maria Montessori, même un tremblement de terre était une occasion d’ouvrir l’esprit d’un enfant.  Elle pensait que Dieu a doté l’être humain du désir et du pouvoir de développer sa personnalité. En découvrant une manière de libérer ce pouvoir latent, elle a révélé au monde une conception nouvelle de l’éducation et une méthode qui permet à l’individu de se réaliser dans la joie.

On est vraiment stupéfait quand on embrasse rétrospectivement l’ensemble de sa carrière, qu’elle ait pu, en l’espace d’une vie accomplir tant de choses : sur le plan scientifique, d’abord, en tant qu’anthropologue et première femme médecin d’Italie, et ensuite sur le plan de la pédagogie en tant que géniale fondatrice du mouvement mondial de formation préscolaire qui porte son nom.

Maria Montessori

Ma plus grande fierté est d’avoir été associé à ces travaux.  Un jour, étant enfant, je me trouvai séparer d’elle dans une foule ; quand je la retrouvai, je déclarai tout fier :

– Tu peux aller où tu voudras, je trouverai toujours moyen de te suivre.

J’ai presque réussi à faire de ce propos une réalité. Pendant 40 ans, en qualité de secrétaire, d’assistant, puis de jeune confrère, je l’ai suivie dans tous ses déplacements sur la moitié de la planète, en tout lieu où l’appelait sa mission.

Contrairement à la plupart des femmes austères qui, à l’orée du siècle, embrassaient une profession libérale, ma mère s’habillait avec élégance et avait beaucoup de charme. Elle aimait la bonne chère, la bonne société, les conversations intéressantes. Ses yeux noirs, au regard ardent, savaient briller de joie, mais savaient aussi observer avec précision.

  •  Tout l’art de vivre, disait-elle, consiste à se soumettre au réel.

Extrêmement objective, elle regardait le monde autour d’elle et le voyais tel qu’il était, sans projeter sur lui les couleurs séduisantes dont tendent à le parer nos souhaits et nos espoirs.

Son premier soin quand elle formait des professeurs, était de leur apprendre à voir.

  • On vous a enseigné, disait-elle, à faire en sorte que l’enfant vous prête son attention. Maintenant, c’est à vous de l’observer.

Petite fille, ma mère était la dernière de la classe ; rien n’entrait dans sa tête. Puis, à 10 ans, tout à coup, elle changea. En même temps qu’elle s’intéressait davantage à la religion, ce qui arrive assez couramment aux fillettes de cet âge, naquit en elle le sentiment d’une tâche à accomplir.  Ses parents s’aperçurent pour la première fois de cette transformation intérieure quand l’enfant contracta une grippe très grave. Le médecin laissait voir les pires inquiétudes. Mais Maria rassura sa mère :

2nd November 1946: The founder of the Montessori Schools, Maria Montessori (1870-1952) in a classroom in Acton, London with a group of children. Original Publication: Picture Post – 4244 – The Woman Who Made School Fun – pub. 1946 (Photo by Kurt Hutton/Picture Post/Getty Images)

– Ne te tourmentes pas, Mama mia, je ne vais pas mourir, j’ai trop à faire.

Après cela, elle prit la tête de sa classe. Ses parents tentèrent de l’orienter vers l’enseignement, la seule carrière qui, à l’époque, fût ouverte aux femmes. Elle refusa tout net ; elle s’était mis en tête de devenir ingénieur ! A 14 ans, elle suivait les cours d’une l’école technique de garçons. Au bout d’un an, elle bifurquait vers la biologie et, finalement, décidait de faire sa médecine.

– Impossible, lui déclara le professeur Guido Baccelli, le doyen de la faculté de médecine de l’université de Rome.

Elle finit néanmoins par entrer à la faculté, gagna une bourse et se procura le complément nécessaire pour équilibrer son budget en donnant des leçons particulières.

Son père, qui désapprouvait totalement la voix qu’elle avait choisie, refusa pendant des années de lui adresser la parole. Seule femme à la faculté de médecine, elle dut supporter bien des humiliations et bien des brimades. Mais elle conquit son diplôme.

Elle entra dans l’équipe de la clinique psychiatrique de l’université, où l’une de ses attributions consistait à visiter les asiles d’aliénés de la ville, afin d’y choisir des sujets d’études. A cette époque, les enfants anormaux étaient classés parmi les fous et loger avec eux. Dans un asile, la Doctoressa (on l’appelait souvent ainsi) vit de malheureux enfants parqués dans une pièce sans meubles, comme des prisonniers.

– Regardez-les dit avec dégoût la surveillante, quand ils ont fini de manger ils se jettent par terre comme des animaux pour ramasser les miettes.

Ma mère observa la scène attentivement. Avec des cris stridents, incohérents, les enfants tendaient leurs mains avides vers les minuscules morceaux de pain, qu’ils pétrissaient ensuite pour leur donner des formes diverses.

 Ce fut une illumination. Ses enfants, comprit-elle avaient faim non pas tant de nourriture que d’expérience ; leurs petites mains cherchaient maladroitement un contact avec le monde. Quelque obscure force intérieure les poussait à développer leur corps, leur esprit, leur personnalité. Au lieu de les isoler et de leur imposer des contraintes, il fallait les libérer. Mais comment les toucher ?

Le Dr Baccelli, alors ministre italien de l’Instruction publique, invita Maria à faire une conférence sur l’éducation des faibles d’esprit. Or, son rapport suscita dans le public un intérêt si vif que le ministre fonda une école expérimentale pour enfants anormaux et en confia la direction au Dr Montessori.

– Et maintenant, lui dit-il en riant, vous voilà jardinière d’enfants, bien que femme.

Toute la journée, de 8 heures du matin à 7 heures du soir, ma mère s’occupait de ces petits êtres que la société avait abandonnés, jugeant leur cas désespéré. Elle observait, expérimentait, attisant disait-elle la petite flamme d’intelligence qu’elle voyait dans leurs yeux. Après 2 ans de travail intensif, elle fit participer ces enfants à un examen, dans une école publique de type courant. Beaucoup répondirent comme des enfants normaux.

La nouvelle quand elle fut publiée, fit sensation ; mais ma mère, avec un absolu détachement, vit la portée réelle de l’expérience :  l’étonnant n’était pas que des enfants anormaux puissent obtenir de bons résultats, mais que des enfants normaux leur fussent de si peu supérieurs.

Elle se mit à visiter des écoles publiques et découvrir qu’on faisait tout au monde pour y décourager l’initiative.

Les bancs sur lesquels on les faisait asseoir étaient si rapprochés des pupitres que les élèves devaient se plier en deux et se tortiller pour s’y glisser. Une fois coincés à leur place, ils ne pouvaient, pensait-on, faire autrement que d’écouter leurs professeurs. Obtenir qu’ils se tiennent tranquilles, semblait le but suprême à atteindre ; le moindre mouvement était sévèrement puni.

– Tout notre idéal dit-elle un jour à un groupe de maîtres et de fonctionnaires, est apparemment logée dans les fonds de culottes.

Après avoir lancé l’école pour enfants anormaux, ma mère retourna à la faculté, où elle fut, par la suite, nommée professeur d’anthropologie.

C’est seulement 7 ans plus tard qu’elle découvrit l’œuvre qui devait orienter définitivement sa vie. Une opération immobilière, due à l’initiative privée, avait arraché à d’affreux taudis surpeuplés plusieurs centaines de familles indigentes pour les reloger dans des appartements plus convenables. Mais pendant que les parents étaient à leur travail et les aînés des enfants à l’école, les petits, les moins de six ans se trouvaient livrés à eux-mêmes. On décida alors de créer un jardin d’enfants et on demanda au Dr Montessori d’en assumer la direction. Elle accepta immédiatement. Enfin, l’occasion longtemps attendue lui était offerte de essayer sur des enfants normaux ses théories éducatives.

Sa « Casa di bambini »  (la Maison des enfants) s’ouvrit à Rome dans le quartier lépreux de San Lorenzo. «Soixante enfants en larmes, effrayés, si sauvages qu’il était impossible de les faire parler ; des enfants abattus, mal tenus, pâles sous-alimentés, qui avaient poussé dans de sombres taudis sans que rien vint stimuler leur esprit », c’est ainsi que ma mère décrivait, après le premier jour passé en leur compagnie, les enfants dont elle avait la charge.

Au cours des deux années qui suivirent, ces « petits vandales », comme les appelait un journaliste, devaient aider ma mère à révolutionner la pédagogie. Au lieu de leur imposer des règles arbitraires et de leur fourrer des faits dans la tête, elle chercha les moyens de libérer leur personnalité.

Son premier soin fut de les civiliser. Elle exhortait en ces termes les professeurs :

– Faites-leur comprendre combien il est important de mener à bien une tâche, si minime soit-elle. Puis donnez-leur la liberté de choisir leur activité et de s’y adonner aussi longtemps qu’ils le désirent en vous gardant bien de les interrompre.

Les enfants Montessori apprenaient à se moucher sans bruit, à se laver les mains, à cirer leurs souliers, à attacher leurs lacets, à boucler leurs ceintures et à servir de l’eau et du lait sans en renverser. « La confiance en soi et la maîtrise de soi, écrivait-elle, sont les signes extérieurs d’un bon équilibre intérieur. »

Freud a fait observer un jour, avec admiration, que les enfants formés selon l’esprit Montessori ne risquent guère d’encombrer l’antichambre de la psychanalyse.

C’est par le canal des sens qu’un enfant développe son intelligence, estimait ma mère. Aussi créa-t-elle tout un matériel didactique destiné à permettre à l’esprit de l’enfant de percevoir une notion grâce à l’expérience direct sur des objets tangibles. En manipulant des tablettes identiques, peintes de couleurs différentes, l’enfant apprend à graduer celle-ci de la plus claire à la plus foncée. En triant des clochettes d’apparence absolument semblable, mais qui produisent un son différent, il découvre la gamme des sons musicaux, et la notion d’échelle des sons se forme d’elle-même dans son esprit. (La plupart des jeux éducatifs en usage aujourd’hui sont inspirés par ce matériel didactique que ma mère créa voilà plus de 50 ans).

Selon ma mère, il n’était jamais trop tôt pour commencer à faire palper à un enfant des lettres découpées dans du papier de verre, l’une de ses nombreuses inventions. Un jour, un garçon qui dessinait avec un crayon écrivit « mano » (main). Il cria à tue-tête :

– Je sais écrire !  Je sais écrire !

 Surpris et enthousiastes, enfants et professeur firent cercle autour de lui.  Puis, un à un, plusieurs autres élèves se mirent à l’imiter et crièrent :

  • Moi aussi !  Moi aussi !

Personne ne leur avait appris. Tout le rôle de ma mère s’est borné à mettre l’enfant dans une ambiance, conçue spécialement à son intention, dans laquelle il pouvait faire ses découvertes et acquérir certaines notions par expérience.

A la Casa dei Bambini, les enfants apprenaient à écrire 4 à 5 mois avant d’apprendre à lire. Un jour, dans une classe de petits qui avaient commencé à lire un peu, ma mère écrivit au tableau noir :  « Si vous savez lire ceci, venez m’embrasser. » Plusieurs jours s’écoulèrent sans que l’inscription provoquât aucune réaction.

– Ils pensaient, raconte-t-elle, que j’avais écrit sur le tableau noir pour m’amuser, exactement comme il le faisait. Enfin le quatrième jour, une toute petite bonne femme, haute comme trois pommes, vint à moi, dit : « Eccomi » (« me voici ») et m’embrassa. A l’âge de quatre ou cinq ans, la plupart des enfants de la Casa dei Bambini savaient lire et écrire.

Cette école révéla encore autre chose :  ce n’est pas l’espoir d’une récompense ni la crainte d’une punition qui guide et stimule l’enfant, mais la simple satisfaction du travail accompli. Les enfants avaient toute latitude de faire ce vers quoi les poussaient leurs aspirations, et leur plus grande récompense était de parvenir à l’étape suivante.

Au cours des années qui suivirent la publication du premier livre de ma mère, la méthode Montessori, en 1912, ses principes pédagogiques applicables aux très jeunes enfants furent adoptés par de nombreuses écoles en Europe et aux Etats-Unis. Plus tard, avec la montée du totalitarisme, ils firent l’objet d’attaques multiples.

En Allemagne et en Autriche, les nazis brûlèrent ma mère en effigie sur des bûchers faits de ses livres.

Quant à Mussolini, il essaya d’exploiter sa renommée, puis il lui devint hostile quand elle refusa de servir sa propagande. Les écoles et les instituts qu’elle avait fondés, furent fermés par ordre du gouvernement.

– Mario, dit-elle, Dieu a pris là l’unique moyen de nous faire comprendre que nous avons suffisamment travaillé ici et qu’Il a besoin de nous ailleurs.

 Et, à l’âge de 64 ans, ma mère quitta l’Italie pour s’établir à Barcelone son nouveau quartier général.

Quand éclata la guerre civile espagnole, je me trouvais à Londres, et ma mère était seule dans notre maison de Barcelone avec trois de mes enfants. Des camions remplis de républicains sillonnaient les rues, arrêtant tous ceux qui étaient suspects de sympathie pour Franco. L’opinion était très montée contre les catholiques, et le fait d’être de nationalité italienne aggravait encore les choses.

Un jour un camion s’arrêta devant notre porte. Les miliciens armés qui l’occupaient regardèrent avec insistance la maison. Mon fils aîné me raconta ensuite que ma mère s’éloigna de la fenêtre et rassembla les enfants autour d’elle.

– Tout le monde, dit-elle aussi tranquillement qu’elle m’avait expliqué le tremblement de terre, doit mourir un jour. Mais la mort, pour certains, vient plutôt que pour d’autres. Nous allons maintenant prier Dieu afin qu’Il nous guide partout où nous irons.

Alors on entendit le bruit du camion qui s’éloignait. Mon fils descendit au rez-de-chaussée et, précautionneusement, jeta un coup d’oeil par la porte d’entrée. Les hommes étaient partis, mais ils avaient laissé un écriteau sur lequel on pouvait lire, en lettres rouges, ces mots :

« Respecter cette maison, elle appartient à une amie des enfants », suivis, en guise de signature, de l’emblème communiste : le marteau et la faucille.

Dans tous les pays, l’un après l’autre, la guerre amena la fermeture des écoles Montessori. Après s’être évadée d’Espagne dans une canonnière anglaise, ma mère s’installa à Amsterdam.

Un appel nous parvint de l’Inde, et nous nous y rendîmes pour former des professeurs. Pendant que nous étions là-bas, l’Italie entra en guerre. Considérés comme des ennemis, nous fûmes internés, mais ma mère continua à enseigner.

Après la guerre, âgée de plus de 70 ans, elle revint en Europe. Une fois de plus, ses méthodes connaissaient un immense succès, et les écoles où centres Montessori prirent un nouvel essor. Ma mère consacrait à lire et à écrire beaucoup de temps. Nous habitions une maison au bord de la mer à Noordwijk aan Zee, en Hollande, dans la région des tulipes.

 Un jour de mai, je déjeunais avec elle devant une fenêtre donnant sur les champs de tulipes et la mer. Je lui dis que j’avais fait la connaissance d’un fonctionnaire du Ghana, pays qui allait accéder à l’indépendance et qui avait grand besoin d’écoles. On nous demandait, à ma mère et à moi, d’aller là-bas pour aider à la formation des professeurs.

  • S’il y a des enfants qui ont besoin qu’on s’occupe d’eux, répondit ma mère, ce sont bien ces pauvres petits Africains. Bien sûr qu’il faut y aller.

Je lui rappelle la chaleur, les conditions de vie difficiles dans un pays primitif. Elle avait tout de même 81 ans.

  •  Je vois ça : tu ne veux pas que j’y aille, dit-elle d’un ton gentiment réprobateur. Méfie-toi qu’un beau jour je ne parte sans toi.
  •  Oh ! tu peux bien aller ou tu voudras je trouverai toujours moyen de te suivre, dis-je comme j’avais fait, petit garçon.

 Je quittais la chambre pour chercher dans un Atlas une carte de l’Afrique. Quand je revins, ma mère était morte.

Elle serait allée au Ghana, assurément, ou à n’importe quel autre lieu où des enfants pouvaient avoir besoin d’elle.  » 

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