Le professeur devrait être un adulte exemplaire

« Le professeur devrait être un adulte exemplaire

Voici un interview de Daniel Pennac paru dans le JDD du 31 mai. Dans cet article, Daniel Pennac explique quelles sont pour lui les priorités que devraient avoir les gouvernements en ce qui concerne l’Ecole.

Montessori le professeur

Daniel Pennac

J’ai voulu partager cet interview avec vous car Daniel Pennac me semble dans le vrai dans toutes les valeurs qu’il pense qu’un enseignant devrait avoir à cœur de développer chez lui. Choisir ce métier n’est pas anodin, il nécessite une réelle implication et une remise en question quasi quotidienne de ce que nous sommes et de ce que nous souhaitons apporter à nos élèves.

Comme le disait si bien Maria Montessori, l’enseignement fait partie de l’environnement préparé de l’élève. La préparation de cet environnement nécessite le plus grand soin et conditionnera totalement la qualité de l’enseignement qui sera dispensé à l’élève quelque soit son âge.

Sylvie d’Esclaibes

Pennac : « Apparemment, il est plus confortable de débattre des programmes pendant que les gosses twittent »

INTERVIEW – L’auteur de « Chagrin d’école », plus d’un million d’exemplaires vendus, prend parti pour la première fois dans le débat sur la réforme du collège.

Pourquoi l’école déchaîne-t-elle autant les passions?
De quelles passions parlez-vous? Quand j’entends nos ténors médiatiques pester contre la réforme du collège, je vois surtout la passion de se faire valoir, de se statufier face à l’Histoire. Les programmes changent avec les époques et on peut toujours discuter le bien-fondé de ces changements. C’est, au mieux, question de point de vue, plus souvent affirmation de préjugés, volonté de propagande, voire manifestation de sénilité. Regretter en 2015 les programmes des années 1960, c’est tout bonnement regretter d’avoir vieilli.

Personnellement, la façon d’enseigner m’importe davantage. Comment enseigne-t-on? Quels procédés utiliser pour donner aux élèves la possibilité d’apprendre vraiment? Comment transmettre le goût de l’effort, ouvrir l’appétit de savoir? Comment donner une chance aux élèves de devenir des adultes cultivés, réfléchis, lucides et autonomes? Est-il possible de compenser par l’enseignement les ravages de la misère? Ça, c’est passionnant! Se contenter d’affirmer, comme je l’entends souvent, qu’aider les plus malchanceux, c’est spolier les plus doués me dégoûte un peu.

Vous avez été professeur durant vingt-sept ans (1969-1995). Avez-vous un avis sur la réforme du collège?
Un avis peu autorisé puisque je ne l’ai pas lue in extenso mais plus audible, en tout cas, que les critiques émises par les soutiens de Nicolas Sarkozy, qui ont toléré la suppression de la formation pédagogique. Que l’actuel gouvernement ait rétabli une formation pour les professeurs est déjà une bonne chose. Enseigner est un métier qui s’apprend. Envoyer dans les classes des gens qui possèdent bien leur matière mais à qui on n’a pas appris à la transmettre est criminel pour eux et dévastateur pour les élèves.

«La peur de l’élève gangrène tout. Elle engendre la honte, qui produit le retrait sur soi ou la violence sur l’autre»

Que diriez-vous, aujourd’hui, à quelqu’un qui veut devenir professeur?

Montessori adolescent

Savoir ce qu’être adolescent veut dire.

Je lui dirais que les enfants et les adolescents ont avant tout besoin d’adultes sérieux et bienveillants, pas de jeunots démagogues ou de jeunes cuistres dédaigneux. Des adultes qui savent encore ce qu’être adolescent veut dire, des adultes patients, attentifs, méthodiques, honnêtes et fermes dans leur enseignement. Je lui dirais de s’attaquer d’entrée de jeu à la peur de certains élèves : peur de ne pas comprendre, peur de ne pas répondre juste, peur d’avoir une mauvaise note, peur de passer pour un crétin… Voilà l’ennemi principal! La peur de l’élève gangrène tout. Elle engendre la honte, qui produit le retrait sur soi ou la violence sur l’autre – sur le bon élève ou sur le professeur, par exemple. Elle devient très vite la peur du professeur lui-même (les collègues vont voir que je ne réussis pas, je ne serai jamais un bon prof), la peur des parents (qu’est-ce que notre enfant va devenir?). La peur est chez tous un facteur pernicieux de perte du réel. Je lui dirais de dédramatiser l’ignorance pour ouvrir grandes les portes à la connaissance. Je lui dirais d’instaurer en classe des rituels et de ne pas en changer. Les rituels apaisent les élèves, la régularité les rassure. Je lui dirais d’être réglo, d’une honnêteté pédagogique irréprochable, un adulte exemplaire, en somme, ça changera ses élèves des images d’adultes corrompus qui encombrent l’actualité. Je lui dirais de faire en sorte que, dans ses classes, chaque élève se sente partie prenante d’une collectivité, ou plutôt, d’une « harmonie », au sens musical du terme. Ah! À propos de rituels, je lui dirais de faire déposer les portables dans un grand sac, à côté de son bureau ; on n’entre pas au saloon avec son colt! Je lui dirais d’être absolument « présent » pendant ses cinquante-cinq minutes de cours mais d’oublier ses classes dès qu’il sort de son collège ou de son lycée, de développer d’autres passions dans ce qui lui reste de temps.

Enfin, je lui dirais que faire tout cela ne nécessite pas un talent particulier. Que cela s’apprend. Que quantité de profs savent faire ce genre de choses. Je lui souhaiterais de tomber sur un ministère qui parte à la recherche de ces professeurs-là, aille les voir travailler, et tire de leur enseignement des méthodes applicables par leurs collègues.

Dans Chagrin d’école, vous vous décrivez comme un cancre mais sans jamais vous trouver de circonstances atténuantes, « enfant de la bourgeoisie d’État, issu d’une famille aimante ».
L’échec scolaire est une affaire d’inhibition et de fantasmes. L’élève en échec se raconte à lui-même l’histoire de sa nullité, soit en exagérant sa faute soit en accusant la terre entière ; bref, en se réfugiant dans une fiction. Enfant, j’ai opté très tôt pour la fiction de mon indignité. Devenu professeur, j’ai vite compris que ce genre de problème ne se résout ni par l’empathie, ni par la psychologie, ni par la sociologie, ni par la morale, mais que notre meilleure arme est la matière que nous enseignons (c’est ce que j’ai tenté d’expliquer dans Chagrin d’école). Analyser les pronoms impersonnels « y » ou « en » dans les phrases « je n’y arriverai jamais » ou « je m’en fous » est une bonne façon d’initier un cancre à la grammaire. Lui montrer que plus son mensonge est élaboré plus les phrases qu’il construit pour le justifier sont riches en propositions subordonnées l’intéresse aussi beaucoup. Davantage, en tout cas, qu’une leçon de morale. Moraliser le débat à l’excès, charger la culpabilité ne fait qu’enfoncer davantage le mauvais élève dans ses fausses certitudes : je suis nul et le prof ne m’aime pas. Introduire la grammaire ou la littérature dans l’affaire est beaucoup plus rentable pour tout le monde. Il y a tout à coup enchantement. Peu à peu l’élève n’affabule plus, il parle avec vous. Il se peut même qu’il finisse par vous parler de grammaire ou de littérature.

Vous insistez sur le rôle de la parole dans l’enseignement.
Qu’on le veuille ou non, la parole en classe se distingue de la parole extérieure à la classe. Entre ces murs, il faut se libérer du langage de connivence. Le professeur ne s’adresse pas à ses pairs et les élèves ne peuvent se contenter de se parler entre eux. En matière de pédagogie, tout le monde doit réapprendre ce que parler veut dire.

«En autorisant le portable à l’école, on a laissé entrer en classe l’objet même qui permet à l’élève d’en sortir à la seconde où il s’assied sur sa chaise»

Les méfaits du portable en classe.

Les méfaits du portable en classe.

À propos du rôle de la parole, je suis absolument sidéré par la question du téléphone portable. En autorisant le portable à l’école, on a laissé entrer en classe l’objet même qui permet à l’élève d’en sortir à la seconde où il s’assied sur sa chaise. Que je sache, cette aberration pédagogique n’a suscité aucune réaction forte des différents ministères de l’Éducation. Apparemment, il est plus confortable de débattre des programmes entre nous pendant que les gosses tweetent entre eux.

Pour revenir à la question de la réforme, je tiens à garder une candeur de non-expert. Cela me fait rêver de quelques changements basiques et tangibles. Ces deux-là, par exemple, qui regardent la parole : 1) l’obligation pour chaque établissement scolaire de se doter d’une troupe de théâtre. Pourquoi? Entre autres choses parce que la scène est le lieu par excellence où la littérature s’incarne, où la parole se libère en se contraignant, où le corps exulte en se contrôlant. 2) L’échange annuel et systématique entre pays européens de classes entières pendant un trimestre entier. Ainsi les élèves auraient une chance d’apprendre vraiment plusieurs langues et de se parler entre Européens. Mais c’est un rêve idiot. Notre Europe n’a pas été conçue pour que les peuples s’y parlent et que leurs cultures se mêlent. Cela s’appellerait la démocratie. La tendance semble plutôt à la suppression des classes bilingues.

Lire aussi : fallait-il adapter le roman de Daniel Pennac?

Vous dites que les adolescents ne font plus de différence entre désirs et besoins.
Montessori langageÀ l’exception de l’habitat (ils vivent encore chez leurs parents), les enfants des pays développés sont aujourd’hui des clients dans tous les secteurs de la consommation : alimentation, vêtements, locomotion, distractions, culture, communication… À la fin du XIXe siècle, Hugo en France, Dickens en Angleterre et Gorki en Russie s’échinaient à sauver les enfants du travail industriel ; un siècle et demi plus tard, voici les enfants prisonniers d’une société marchande qui les contraint à la consommation tous azimuts. Cela leur confère une culture de clients basée sur la satisfaction de désirs sans cesse renouvelés. Ce sont ces petits êtres commerciaux qui vont à l’école. Enfants clients, accros du court terme, ils considèrent le professeur comme un commerçant censé leur vendre quelque chose d’immédiatement utile. Or, le professeur ne s’adresse pas aux désirs immédiats mais aux besoins fondamentaux, lesquels regardent tous le long terme : apprendre à lire, à écrire, à compter, à réfléchir. « À quoi ça sert? » est la question le plus souvent posée par les élèves récalcitrants. À rien! Mais c’est ce rien qui fera de toi un adulte digne de ce nom.

«Je n’ai jamais fait réciter à mes élèves des règles de grammaire par cœur. Ce ne sont pas des perroquets»

Vous prôniez, en tant que professeur, le par-cœur.
Pas dans tous les domaines. Je n’ai jamais fait réciter à mes élèves des règles de grammaire par cœur. Ce ne sont pas des perroquets. En revanche, apprendre des textes, s’approprier des joyaux de la littérature, oui. Et je le faisais parfois avec eux. Nous mémorisions ensemble les textes pendant que nous les analysions. C’était une petite fête de l’esprit. Une fois ces textes compris, nous devions pouvoir les réciter chaque jour de l’année. Mon but était d’offrir à ces garçons et à ces filles une bibliothèque mentale qui puisse, certes, leur être utile les jours d’examen, mais surtout les accompagner pour le restant de leur vie. Je croise encore d’anciens élèves, aujourd’hui quadragénaires, qui me récitent Le Plus proche village, de Kafka : « La vie est étonnamment brève. Dans mon souvenir elle se ramasse aujourd’hui sur elle-même de façon si serrée que je comprends à peine qu’un jeune homme puisse se décider à partir à cheval pour le plus proche village sans craindre que – tout accident écarté – une existence ordinaire et se déroulant sans heurts ne suffise pas, de bien loin, même pour cette promenade. »

Montessori enseignantOn vous caricature souvent en « prof sympa ».
Si cela veut dire un professeur qui ne fait pas peur à ses élèves pour mieux leur transmettre ce qu’il sait, oui, c’est ce que j’ai voulu être. Si cela veut dire un professeur laxiste, non, je ne l’ai jamais été. J’ai essayé, le plus calmement possible, de leur apprendre à travailler.

On vous classe, dans la querelle des anciens et des modernes, du côté des modernes.
Disons que je préfère les hommes de terrain aux hommes de références. Mais je me tiens à l’abri des polémiques, trop heureux de ne pas me rendre sur les plateaux de télé pour contredire les Déroulède du moment.

Vous n’avez aucune mélancolie?
Mes morts me manquent mais pas mon enfance, ni mon milieu. C’était un peu étouffant. Pourtant, les êtres étaient adorables.

Lire aussi : le stylo à cancre de Daniel Pennac

Montessori élève

Le cancre de Jacques Prévert

Vous étiez un cancre, mais un cancre gentil.
Pas si gentil que ça. J’ai beaucoup cogné pendant mes sept années de pensionnat. Et puis, un jour de mes 19 ans, j’ai cessé de régler mes querelles avec mes poings. Ça a un peu compliqué ma vie. Il a fallu écouter, comprendre, relativiser, répondre, et apprendre la souriante indifférence. Aujourd’hui, pour quelques-uns, vaguement condescendants, je suis le gentil Pennac. Ça ne me dérange pas. Sauf quand je suis fatigué. Je ne suis dangereux que quand je suis fatigué. Mais alors, je m’offre une petite sieste. Et quand je me réveille, je peux gentiment écouter les phraseurs distribuer leurs bons et leurs mauvais points. C’est une passion française.

Quel regard portez-vous sur les hommes politiques?
J’aimerais qu’ils manifestent plus de courage pour reconquérir la marge de manœuvre que la financiarisation leur a fait perdre. Certains, parfois, ont le sens du bien public. Ceux-là me plaisent.

Marie-Laure Delorme – Le Journal du Dimanche

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